Ecole à Namadi

Namadi, août 2016.
Au-dessus de la route et du bourg, l’école.
Ram Chandra, professeur, nous fait visiter, assister, rencontrer.

Un nouveau bâtiment, pour recevoir de nouvelles classes, est en cours de construction.

10 heures du matin.
Cérémonie d’ouverture.
Toute l’école est rassemblée dans la cour, les élèves en rang par classe, et face à eux, les professeurs, la direction.
Les élèves entonnent l’hymne national. Une chorégraphie s’en suit, puis vient le temps du grand quiz.
Les élèves qui répondent avec justesse sont acclamés.

Salle des professeurs. Photo souvenir.
Les enseignants conduisent leurs élèves en classe.
Autres séances photos :
-classe de grands au 7ème niveau (équivalent 5ème de collège) auprès de notre guide
-classe du premier niveau (équivalent du CP)
-classe de maternelle

Août 2017 : Partie 3

Samedi.

Ram Chandra est revenu depuis la veille au soir.
Aujourd’hui, c’est le congé hebdomadaire pour tous, élèves et professeurs. 
Il voudrait me montrer quelque chose : l’électricité à sa source, de l’autre côté de la rivière Khimti, tout en bas de versant. Nous irons.

Le cortège de mariage croisé hier, en fin d’après-midi, suscite en moi des interrogations. De quels lieux sont les jeunes époux ? De quelles lignées réciproquement ?
J’ai en tête le vieux schéma des alliances, quelles que soient les ethnies, les castes, les religions : les lieux sont aux hommes et les hommes restent dans les lieux ; les femmes nées ici vivent auprès de leur époux une fois mariées; et donnent naissance à d’autres hommes qui succèdent à leur père et d’autres femmes qui changeront leur lieu de vie, comme leur mère.

Je me renseigne. Les époux rencontrés hier sont d’ici l’un et l’autre. Leurs hameaux réciproques sont distincts mais proches, juste séparés par un peu d’altitude, quelque part sur les hauteurs. Il n’y a rien de plus éloigné dans ce mariage que le lieu de la cérémonie, le centre « urbain », puisqu’il faut pour qu’ils s’y rendent, parcourir 500 m. de crochet de bas en haut.

Rien de changé donc, dans le fond des choses ? J’interroge à propos d’une famille, une seule.
Celle-ci a donné naissance à huit filles, et toutes ont quitté le domicile familial, conformément à leur âge. Deux ont souscrit à l’ancien ordre des alliances, et leur habitation est à portée de marche à pied, sur ce versant ou celui qui s’offre en face.
Les autres ont suivi d’autres itinéraires : des itinéraires imprévus, que la coutume ne comprend pas.
De l’exemple choisi, les 3/4 des situations relèvent de cet incompréhensible.

Mon guide du jour vit à quelques mètres au-dessus de la maison du père. Il y a femme et enfants. Et maison construite sur part d’un héritage en cours. Sur ces points précis, la tradition est respectée.

A l’origine de l’électricité, il y a l’eau.
Elle coule en fond de vallée. Celle-ci, qui borde Rasnalu à l’ouest, est une puissante rivière. Non pas un de ces larges fleuves nés dans le Tibet au-delà de l’Himalaya, mais un impétueux torrent qui dégringole sur une impressionnante hauteur. Son potentiel en énergie n’a pas échappé à l’ingénieur et le voilà à présent capté pour fournir au pays et à l’exportation ses multiples mégawatts.

Ce courant là s’en va. Un autre, beaucoup plus modeste, produit sur les versants et fourni aux villages des alentours.
Au-dessus des villages, il y a les sommets. De là l’eau reçue du ciel en mousson, s’infiltre, ressurgit bientôt, puis se concentre, selon la configuration du terrain, en ruisseaux débordants. Lesquels deviennent, à mesure de la pente parcourue, des torrents parfois très forts.

Depuis toujours, de mémoire d’homme, l’eau des torrents sert à la consommation des hommes et des bêtes que l’on élève.
Elle sert, dans les basses pentes, à l’irrigation des terres, en particulier les rizières, sous les 2000m.
Depuis une dizaine d’années, elle fournit l’électricité qui permet de s’éclairer dans les maisons.

 

En bas, la source de l'énergie par l'eau

Nous descendons.
L’eau ressurgit de toutes parts.
Au plus près des maisons, des fontaines. Elles sont à présent cimentées. Ainsi faites, il n’y a plus le désordre à redouter, comme autrefois, à cause du piétinement.
L’eau vient de l’amont, par un tuyau plastique, depuis la source.

Les fontaines sont toutes construites sur ce même modèle.
Le séisme a épargné la fontaine.
Source

Nous parvenons à la « ceinture » du riz.
Je dis ceinture parce que vues du versant opposé, les rizières forment une bande qui se distingue des autres lieux, et des bois qui bordent la rivière en fond de vallée,  et, au-dessus, l’espace cultivé, un peu boisé et piqueté des habitations mi-dispersées, mi-regroupées en hameaux familiaux.
Sur les versants, la ceinture du riz est bien en bas : le riz a besoin de chaleur pour croître..

 

On ne vit pas au milieu des rizières, ou tout au moins, on évite sa trop grande proximité.
Le village est au-dessus.
Les champs sont parcourus de minuscules canaux, l’eau est partout. En amont de la rizière quelques canaux « maîtres », qui remontent en pente insensible jusqu’au point de captage des eaux d’un fort torrent.
Il n’y a pas là de chemins véritables, seulement celui de l’eau, ou si l’on préfère éviter d’y mouiller trop le pied, le sommet des murettes qui ferment les plans. 


De quoi se perdre pour qui n’ayant pas sa part de champs, ne connaît évidemment pas les entrelacs subtils des accès.
Par chance, nous rencontrons du monde : le chemin, c’est par ici !

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Nous avons devant nous, sur le versant d’en face, toute une installation pour l’électricité, depuis le captage au sommet, sur la rivière Jhā̃kre au plus haut de la rizière Baseri, jusqu’à la turbine, disposée dans un bâtiment, quelques dizaines de mètres au-dessus de la Khimti Khola, toujours sur la Jhā̃kre.

La centrale, me dit-on, fournit aux villages alentours, ceux de Hā̃bā , Thulopātal, Betāli et Rasnalu. Je visiterai le site de  l’Himal Power Limited, l’entreprise qui en assure l’exploitation :  c’est 4160 familles desservies et 640 kilowatts produits, au  plus fort de la réserve !

Les techniciens qui sont à demeure sur le site, nous expliquent. L’eau, par le passage en conduite forcée est précipitée dans la turbine. Quand la machine tourne à plein, comme c’est le cas en cette saison, une part de production, qui n’est pas absorbée ici, est basculée sur le réseau général. En saison sèche, parce que l’eau se fait plus rare, toute l’énergie est consommée dans les villages desservis.
Depuis dix ans, le soir est éclairé dans les maisons.
Grace à la turbine qu’on voit ici, aux bons soins des deux hommes.

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Echanges, explications, les techniciens sont nos hôtes. Et partageons le thé.
Photo souvenir.
Nous les laissons.
Traversons, une seconde fois mais au retour, le beau pont qui nous a permis d’atteindre l’autre berge.

Et comme le samedi est jour de congés aussi pour les enfants, nous en croisons sur le chemin, en remontant le versant.
Demain est jour de reprise de semaine dans les écoles. Demain, j’accompagnerai mon professeur jusqu’à ses classes, à Namadi : il commence à 10 heures.

Mais pour le moment, nous marchons droit devant, nous remontons la pente.
Il n’y a pas à se tromper, il suffit de suivre la ligne du courant !

Voyage en moto, retour à pied

Dimanche

Nous partons tôt.
Il y a près d’une vingtaine de kilomètres à parcourir. Un peu de montée vers la fin, et de la descente, surtout.
Cette fois, Ram Chandra va rouler en moto. En ces temps de circulation incertaine, c’est bien pratique, plus souple à mener sur la route abîmée, transformée aux endroits non pavés, il y en a que trop vers Betali, en champ de boue. Ce moyen revient cher, à cause du carburant.
Mais en bus, mon compagnon n’est pas sûr d’arriver à l’heure, et la journée de professeur risquerait d’être gâchée.
Je prendrai place à l’arrière.

Il pleut.

Etre parvenu vers 9h.30, le temps, dans sa chambre en location, de se changer, d’enfiler l’habit de l’enseignant, de foncer vers l’école, voici l’enjeu.

Je rejoins sa demeure, quelques dizaines de mètres plus haut.
Nous partageons, avec son épouse, ses deux enfants, la collation.
La collation n’est autre qu’un repas simple, pour se nourrir et seulement cela. On y trouve tout, selon la saison et les goûts : pommes de terre maïs grillé, pain, nouilles chinoises que l’on achète en magasin. De tout sauf le riz, ou bhat, riz cuit à l’eau accompagné de la sauce aux lentilles, des condiments, des légumes. Le bhāt se prend à l’occasion des deux repas, de 10h. et 19h. Il est plus que le repas pour se nourrir, il rassemble les convives, il relève du sacré !
Collation et repas, le professeur prend les deux repas dans la foulée : la journée est chargée.

Qui feuillette cet album trouvera ci-joint notre parcours.
Il a plu pendant tout le trajet, l’eau fouette fraîchement la peau qui reste à nu, je suis engoncé sous la cape. Je n’ai rien vu !
Je retiens seulement le défilement du pavé sous la roue, le ronronnement du moteur qui n’en finit pas de monter et descendre : ralentir, accélérer; ou c’est moi qui pose le pied à terre puis reprend ma position, parfois, mon guide debout à terre soulève le guidon, la roue empêtrée dans un bourbier.
La route en moto -pour se rendre simplement à son travail- relève dans ces contrées de l’épreuve sportive.

Nous sommes à destination. Je souffle un moment, tandis que déjà le professeur a filé, habillé dignement de l’uniforme comme il se doit, avec casquette, pantalon et chemise. La moto est remisée quelque part, jusqu’au prochain retour, vendredi après-midi.
Je passe à sa classe. Séance photo rapide, trop rapide. Pour le souvenir.
Je rentre à pied, j’évalue mal le temps que le retour me prendra.

Je marche sur la route empruntée à l’aller.
Je profite : la voie est large, en pente faible, taillée pour le véhicule.
Je n’ai pas à redouter la circulation, j’ai la voie pour moi seul, seul ou presque.
Un regret : la pluie qui ne veut pas cesser tout à fait.

Traversée de la Haluwa Khola, rivière qui sépare les localités de Namadi et Haluwa.
Sur son cours, une centrale électrique, une autre. Haluwa, Jhā̃kre, Jiri, trois khola affluents des versants de la rivière Khimti. Les habitants des bords de la Khimti reçoivent de là l’énergie qui permet de s’éclairer.

Puis ce sont les rizières d’Haluwa et Betali, beaucoup de rizières.
Au-dessus, sur le versant, les habitations.
Nous sommes au pays des castes, des Chetri, des Brahmanes, des intouchables.
Une forte enclave de population hindoue, et rizicole, dans un pays sunuwar au passé lointain tribal, chamanique et chasseur.

Une rencontre manquée

Lundi

Que sont devenus les gens ? Ces villageois que j’ai croisés, en 1980, avec qui j’ai échangés une fois, ou plusieurs, ou dont j’ai simplement noté dans mes enquêtes de géographe, le signe de quelque chose : le rang dans la famille, l’âge, l’origine géographique et lignagère des femmes mariées, le métier des hommes quand une fois, ou plusieurs, ils ont migré pour le travail, un bout de parcours de vie ailleurs et autrement qu’ici.
Trente-sept années est plus que le temps d’une génération. La plus âgée nous a quitté, la seconde se retire lentement, la suivante a pris la relève à la conduite de la famille, et d’autres sont apparus, nés après 1980.
Tout un chacun se connaît au village, un homme qui a vécu beaucoup connaît beaucoup. Il me faut écouter les gens présents, interroger, comprendre.

Jetha, le fils aîné, vit à deux pas de la maison du père. A l’occasion de la naissance de son premier enfant, il a fait bâtir sur la part de terre en héritage. Son épouse et ses enfants sont au village, mais lui travaille à l’étranger : les états du Golfe, Hongkong, Singapour, Londres. Il n’est pas prévu qu’il rentre cette année, pour des vacances fin septembre, mais plutôt l’an prochain : un aller/retour est coûteux.
Il n’y a là rien de nouveau. Il en allait ainsi, pour le père, alors employé quelque part en Inde, la terre étrangère la plus proche, que l’on atteignait -sur le terrain népalais- en marchant quelques jours. On ne rentrait pas chaque année. Mais plus tard, dans le courant de la vie, on prévoyait qu’une somme serait amassée, et l’homme, revenu définitivement au village, toucherait le fruit de son épargne. Tel est l’itinéraire et l’objectif de Jetha, le fils aîné. Tout n’a donc pas changé ?
Maela, Saela et Kaela, les autres garçons, vivent aussi d’un emploi extérieur au village : à l’étranger, à Kathmandu, au Népal même, dans un district éloigné. Quant à Kancha, le petit dernier, il poursuit de longues études à la capitale. Il vit chez un parent et se nourrit d’un petit boulot en alternance pour compléter le suivi des cours sur le campus.

Voyons du côté des filles
Jethi, l’aînée est mariée, elle vit à deux pas d’ici, dans le hameau de la famille alliée. Elle passe de temps à autres, chez ses parents, ses enfants à elle sont déjà grands.
Maeli, Saeli, Kaeli, Kanchi, les filles nées après sont elles aussi mariées, elles ont donné naissance à petits enfants qui feraient le bonheur des vieux parents. Mais elles ont un jour suivi l’itinéraire tracé déjà d’un frère ou d’un cousin, suivant la route qui mène à Kathmandu, et leur vie n’a pas été celle que père et mère imaginaient pour leurs filles. Pas du tout !

On ne croise au village qu’une partie de son humanité. Il se remplit de l’autre qui manque au moment de Dasai et Tihar, fin septembre, il se vide brutalement après les fêtes laissant les lieux aux bons soins de la génération des aînés. Car il est de tradition à Dasai, de revenir au village natal et saluer les parents, la famille étroite et large, l’occasion de présenter les petits-enfants aux grands parents pour les filles, reprendre pied pour les garçons.

Mais rien n’est vraiment sûr.

Nous sommes en août. Je ne croise et saisis dans l’album des photographies du village que la part visible des présents.
Je ne peux seulement qu’imaginer ces gens partis en entendant le récit que leurs parents me font. 
Il faudrait, pour exprimer en image la totalité des lieux, revenir à Dasai et Tihar, emprunter le chemin des migrants, la part d’humanité dispersée qui se rassemble une fois.
Un autre album ?

J’ai, dans mes pérégrinations de cet août 2017 délaissé les hauts. Non pas la partie des herbages qui surmontent les hameaux sunuwar, jusqu’à 2000., piquetés ici et là, et de plus en plus, de nouvelles maisons, nouvelles exploitations dispersées dans la grande ‘étendue d’herbe. Mais au-delà. Encore plus haut.
Jhareni est un hameau perché à 2300m. L’habitat s’y trouve regroupé, disposé sur le sommet, qui domine les champs en contrebas. De là, belle vue sur  une tranche de Népal nord-sud, avec l’Himal au Nord, en haut; et derrière la crête longue du Mahabharat, la plaine de l’Inde.
Il y gèle dur en hiver.
Vivent en ces lieux des Tamang, ces peuples qui, comme les Sherpas, sont dits bhote, parce qu’ils vivent à la manière des tibétains, bouddhistes, coutumiers de la culture au froid, du commerce et du transport à dos d’homme.
Ceux-ci, dans leur passé, ont vécu de la fabrication du fer dont le minerai affleure sur les sommets, à 3000m. et pour lesquels, afin d’alimenter les fours en charbon de bois combustible, la proximité de chênes est une aubaine. Telle est l’origine de cette implantation singulière des Tamang de Jhareni.
On les appelait Khanel, les mineurs, avant !
Ces temps révolus appartiennent au vieux passé d’un Népal qui refermé sur lui, est né, a grandi à l’écart : le temps des rois et des ministres d’ancien régime, les raja et les rana.
D’autres ont suivi.
Les familles sont toujours là.
Nous en avons croisé, l’autre après-midi, le cortège de mariage de l’un et l’une des leurs, nous avons croisé Ram Bahadur Tamang qui par le passé, m’avait guidé, qui toujours exerce le métier de prêtre lama.
Nous avons convenu de monter, un de ces jours. Nous sommes à ce jour.

Et nous montons.
Montons dans le brouillard.
Avons monté.
L’homme que nous voulons rencontrer n’est pas là.
J’ai des questions. Elles resteront sans réponse.
Le brouillard est épais.

 

Je reconnais les maisons d’avant, pas trop changées : bâtiments imposants, murés, clos.  Il faut se protéger du froid. La véranda, s’il en est une, est à l’étage.
La dame, qui vit là, m’invite à prendre la photo.

Je porte le regard et le viseur sur une maison en construction.
Elle ne suit pas la vieille architecture.
Des pannes horizontales en bois ceinturent le bâtiment.
Où sont donc les ferrailles et le béton ?

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Alors, je reviendrai poser ma question, un autre fois, pas cette année.
Mon séjour porte à sa fin.
Nous quittons Jhareni, la crête sur laquelle les nuages semblent avoir élu domicile.
Plus bas, il y a une route, et à son bord, d’autres maisons, d’autres activités.
Passons devant une gomba, lieu de prière des lamas. Elle est fermée, et le prêtre qui la dessert n’est pas là, lui non plus. Où donc est-il allé ?
Nous croisons des transporteurs de bois d’oeuvre.
Nous suivons la route des transports, jusqu’à son terme.

 

Le travail du bois est réalisé avec des outils électriques : scies circulaires, rabots
Gomba de Birauta, nouvelle construction

A ce terme, une maison en construction.
Les jeunes propriétaires nous montrent, ils en sont fiers.
Bahini, petite soeur, adore se faire photographier, avec ou sans ses parents !
Namaste Bahini !

Récit des événements, témoignage de l'habitant

Les faits sont de Baisākh (avril-mai), du 12 de baisakh, année 2072.
Il était 12 heures.
Je me trouvais, rentrant du dehors, à l’entrée, à la véranda. La terre a tremblé. Et puis c’est tout.
Finalement, j’ai pénétré à l’intérieur. Et nous avons passé la nuit à nos places, comme d’habitude.
Le lendemain, même chose, mêmes lieux, mêmes conditions, à 13 heures cette fois. Et j’ai vu, sur le versant d’en face, la terre et la roche qui s’écroulaient.
Nous n’avons plus voulu rentrer ; nous avons passé la nuit sous un abri à bestiaux.
Deux nuits durant, nous avons dormi ainsi.
Le 15 de baisākh, avons décidé de retourner vivre à l’intérieur. Les tremblements semblaient avoir cessé, les nouvelles d’une catastrophe concernaient les régions plus à l’ouest, et Kathmandu bien sûr.
Mais le 29, tout s’est mis à trembler à nouveau, longuement, longuement. Alors, les pierres des maisons sont tombées, les lourdes lauzes des toits, aussi les pierres qui sont dans le mur, les pans se lézardaient. Il était 14h environ. Une chance pour la plupart, parce qu’à cette heure, les hommes sont dans les champs.
Il n’est pas de maison qui n’ait tremblé, c’est tout le village qui s’effondre ; même le poulailler !
Non, les 6 poules n’ont pas été écrasées par la pierre, c’est le chacal qui, profitant du désordre, a dévoré la totalité de la volaille !

29 de baisakh, jour funeste. On ne compte pas de morts directs dans les proches environs : le village n’est pas comme d’autres, accroché à la falaise et suspendu dans le vider ; des victimes, on en connaît pourtant : des personnes âgées qui font la sieste, auprès de leurs petits enfants en très bas âge, victimes elles-aussi.
Mais tout l’espace a été secoué, et les maisons épargnées se comptent sur le doigt de la main.

Les séismes se sont poursuivis tout un mois encore, tous les jours. On se souvient surtout de trois d’entre eux, très puissants. Nous avons dormi comme les bêtes, sous un abri de bambou et de bois comme on en fabrique pour les buffles et les vaches.
Mon petit-fils est né à ce moment, sous cet abri.
Pour ne rien arranger, la catastrophe est survenue au pire moment, celui d’une intense activité agricole, juste avant les pluies auxquelles on doit se préparer.

Nous n’avons pas réintégré nos maisons. Trop de dangers !

Mon fils, c’est-à-dire le papa du nouveau-né, a construit l’hiver qui a suivi, en pus (décembre-janvier), nouvelle maison. Elle répondait à une urgence. Aujourd’hui, la manière de construire, à l’ancienne -sans la ferraille et le béton- n’est plus de mise.
Le mois suivant, en phagun (janvier-février) j’allais pouvoir bénéficier d’un toit véritable. En tant que vétéran Gurkha et pensionné de l’armée britannique, j’avais droit à l’assistance de l’employeur. Nous avons intégré la nouvelle maison le 24 du mois.

Du côté des autorités publiques, l’attente d’une aide a été longue. En phāgun (janvier-février de l’année d’après), elles ont fait des distributions d’argent : 15 000 roupies (150 euros) par foyer pour se vêtir. Il y eut une autre distribution  plus tard : 10 000 roupies.
La reconstruction a commencé officiellement en kartik (octobre-novembre) il y a à peine un an donc, avec l’annonce d’une dotation de 300 000 roupies (3000 euros) par foyer, à charge pour le bénéficiaire de construire selon la norme, en béton armé d’après les plans de l’architecte autorisé. Seulement, en Kartik, il n’est question que d’un premier versement, 50 000 roupies. Le reste est en attente.

Il est dit que les projets de reconstruction devront être déposés avant l’asar (juin-juillet) de l’an prochain.
L’aide gouvernementale prendra fin à ce moment-là.

 

 

Derniers jours

Mardi

Le parcours du jour sera bref, il sera celui de la route, presque horizontale, qui serpente selon les mouvements du terrain, en coupant le versant.
De part et d’autre, sur le versant, les changements semblent mesurés. On compte des habitations nouvelles certes pour remplacer les anciennes, mais toutes relèvent des familles sunuwar implantées depuis longtemps. Aux vieux bâtiments succèdent les nouveaux, des fils s’installent et font bâtir, d’autres, qui vivent à Kathmandu, ne sont pas revenus restaurer la maison du père aujourd’hui décédé, et la maison n’est plus que tas de pierre, une ruine.
En arrière plan du changement de l’apparence, l’organisation des hommes est la même, à peu près.

Sur l’axe routier, il en va tout autrement. 
Je l’emprunte sur la portion qui va d’un bord à l’autre, depuis l’entrée de Bhuji dada à la sortie de Patle.
Et m’inflige un inventaire :
– Chetri de la lignée des Thapa venu de la vallée voisine à l’est, marié sunuwar, héritier par alliance, commerçant. Vit ici avec famille.
-Chetri de Betali (deux frères), ont construit et fondé famille sur ce bord de route, après qu’ils aient misé sur l’acquisition des parcelles sur le parcours.
-Chetri de Betali, uni par mariage à celui-là de Rasnalu. Terrain bien placé pour le commerce.
-Bujhel (caste dite des esclaves affranchis ou Gharti) ; a fait l’acquisition d’une terre sunuwar à vendre.
-Bhandari : né ici, en partie basse du versant; ayant acquis terre pour installer hôtel et restaurant.
-Bhandari : idem
-Bhandari : encore idem.
-etc.

Dénombrer, puis compter.

Sont présents là d’autres gens que ceux des vieilles familles sunuwar, nés du même ancêtre commun depuis huit à dix générations, gens venus d’ailleurs, issus de castes et lignées étrangères au lieu : Chetri, Tamangs, Sherpas, Damai (de la caste des musiciens tailleurs), Sarki (de la caste des cordonniers).
Sur l’axe routier, juste à son bord, vit une humanité différente de la population qui vit sur le territoire traversé.

L'un de ces hôtels et commerces, en bord de route
Une réunion de femmes et pour les femmes, à l'initiative d'une association
Circulation
A l'approche du rassemblement pour femmes
Garage des camions et engins pour l'entretien de la voirie
Au lendemain des fortes pluies, les torrents débordent, déversant sur la chaussée un matériau bien utile, à condition de le tailler.
Monsieur transporte la pierre, Madame la casse

Quelques jours plus tard, à Kathmandu

Demain, j’aurai quitté le Népal.
J’ai donné rendez-vous à Hari à la station de bus.
Hari vit quelque part dans la tentaculaire agglomération.

Je suis posté à Ratna Park.
J’attends.
Je fais mes derniers clichés.
Il pleut, je me couvre autant que je le peux, comme ceux que je fixe dans le viseur.

Echanges d’adresses email et facebook. Le chemin qui mène au village est emprunté par la jeunesse branchée.
J’avais de vieilles photos à remettre à l’aller de ce voyage, je m’en retourne avec d’autres en date d’août 2017.
Hari est mon dernier contact, il prendra le paquet pour le remettre au village, à Dasai.

Demain, je partirai muni de ce précieux lien qui mène à la source du souvenir.

 

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Août 2017 : Partie 2

L'école

Samedi

Tôt le matin, le ciel est dégagé, parfois, au plus fort de la période de la mousson.

Ce jour, on aperçoit droit au nord, le Gauri Shankar, sommet de plus de 7000m. En moins d’une heure, il aura disparu de la vue à nouveau, pour toute la journée.
Samedi. Jour férié.
J’ai quelques photos à remettre du côté de Patle, le hameau de tous les changements : d’aucuns ont choisi de s’installer là plutôt qu’au delà sur le versant, à leur ancienne demeure.
Ram Chandra, fils aîné de Top Bahadur.
Il est professeur à Namadi.
Aujourd’hui, c’est lui qui va me guider.
J’ai mon professeur à moi tout seul !

Une plantation

Voyez cet arbre, chemin faisant.
Mon guide m’invite à ce regard.
L’abre s’appelle lapsī (Chodoerospondis axillaries); il produit un fruit au goût acide, riche en vitamine C. Les népalais en sont friands.

Ah, j’ai oublié de vous dire : mon guide enseigne aussi les sciences naturelles à Namadi.

Chemin faisant, c’est aussi découvrir, immanquablement, les nouvelles constructions : la route favorise, à son bord, l’implantation de l’habitat et du commerce.
Celle-ci, inachevée, laisse apparaître la technique de construction. Les murs sont ceinturés d’éléments horizontaux en béton. Béton armé de tiges en acier. Dorénavant, toute construction doit être anti-sismique et les travaux suivre un cahier des charges impératif. Faute de quoi, de subvention gouvernementale, il n’y a point à espérer. 

Aller tout droit, au plus vite, à la manière traditionnelle.
ou bien contourner, suivre le cheminement lent des routes larges faites pour le transport motorisé, sur roue ?
Celui-ci, la voie tranquille que nous empruntons, passe par Bhuji ḍãḍā.
Bhuji ḍãḍā, c’est un vaste espace à la périphérie du village. Les Sunuwar en ont hérité de leurs ancêtres.
Terre ingrate, argileuse, on y mène les animaux à paître dans la journée.
La culture de thé (photos ci-dessous) est une affaire récente.

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Petite et grande écolé

Au-delà de bhuji ḍãḍā, le hameau de Burke. Nous atteignons sa marge où l’école qui la dessert est installée : petite école des niveaux du primaire.
On doit la terre à Chabilal : un écriteau sur un des murs de l’entrée rappelle à tous la généreuse donation.
Nous sommes samedi, le jour férié de la semaine, le premier depuis la rentrée. Retour à l’école demain : la salle est est prête !

Prête mais néanmoins endommagée. La partie haute d’un pignon est écroulée.
Après le tremblement de terre, une équipe d’aide humanitaire est venue construire un bâtiment à destination des tout petits : une école au plan rond; avec des murs d’argile  ; et un toit léger de tôle.
Pas de chute de pierres à craindre au prochain séisme !
Un bâtiment économique, facile à construire, avec les matériaux du lieu. On le dit confortable au séjour, chaud, chaleureux…
Les « humanitaires » sont venus, sont repartis : ils ont tout fait !
Il reste une bien belle école pour les plus jeunes, mais ailleurs, avant comme après eux, ce n’est pas ainsi que l’on construit.

A gauche, couvert en tôle de couleur bleue, avec ouvertures peintes en vert, l'école maternelle.
Le bâtiment est divisé en quatre salles.
Pignon du bâtiment principal de l'école effondré (à gauche). Au centre de la photo, latrines bâties sur le même plan : en rond.

L’école ailleurs ?

Patle forme un replat sur la pente. C’est à cet endroit, vers 1800 m. que la première école de Rasnalu a vu le jour. A mon premier séjour, en 1980, elle n’était pas nouvelle, mais elle ne disposait que de quelques classes, accueillait une cinquantaine d’élèves tout au plus.
Aujourd’hui, on y suit les études jusqu’au terme de la scolarité, avant le supérieur, précisément jusqu’au School Leaving Certificate, le SLC. Plusieurs centaines d’élèves y sont accueillis depuis le niveau de la maternelle pour les ressortissants du quartier jusqu’à la onzième classe pour les élèves du tout Rasnalu.

Bloc de huit classes en construction

Souvenirs

Deux bâtiments sont en cours de construction, pour rassembler seize nouvelles classes qui s’ajouteront aux anciennes.
A deux pas de l’école, des magasins, des bureaux, des lodges, des chambres à louer : il faut fournir aux résidents qui ne sont pas nés ici, venus à Rasnalu à la faveur de leur activité : fonctionnaires, commerçants, investisseurs.
Patle,  jadis simple hameau où l’on habite et cultive, que rien ne distingue sinon son replat, n’en finit pas de grossir en tant que centre éducatif d’un territoire qui s’étend.

A deux pas de l’école, vit un chef de village. Un chef des temps anciens. J’ai quelques clichés à lui remettre.
Le choc est rude. A quoi bon le passé. « Mais non, buvā (père), nous le voulons » disent les cadets. Les souvenirs remontent à la surface.
Les jeunes, sagement assis en tailleur autour du vieil homme, écoutent.
Mon professeur apprend de son aîné.

Demain, jour de rentrée.

Demain, mon guide du jour s’en repartira à son travail.
Il enseigne à Namadi.
 

Dharapani, la porte d'entrée venant du nord

Dimanche.
J’ai pour intention de retrouver les personnes ou leur famille dont j’ai gardé la photographie prise il y a près de quarante ans.
Pour certaines, la démarche relève du véritable casse-tête.
Les mémoires défaillent et l’improvisé et occasionnel photographe, à l’époque, ne s’est pas soucié de noter le détail qui permet, bien plus tard, la reconnaissance à coup sûr.
Nous cherchons les indices. La rencontre avec le sujet photographié relève de l’improbable rencontre, chemin faisant.

Je suis invité à voir ailleurs que le passé.
Les jours qui ont précédé,  la route, l’école, l’électricité, et tout ce qui s’en suit, ce qui n’était point dans l’année 80.
Aujourd’hui et demain, ce sera encore la route, l’école et l’électricité.
Les népalais disent bikas pour désigner le progrès.
Ce mot, on l’entend à tout instant dans les conversations.
Il y a incontestablement de la fierté dans le regard, dans un Népal dorénavant en marche, résolument dedans le monde. Je l’ai connu ailleurs, en marge solitaire, décalé dans le temps, discordant dans le concert de l’évolution des nations.

Je n’y suis pas insensible.

Le dimanche marque le début de la semaine.
Top Bahadur, qui n’a pas à quitter le village pour le travail, comme ses enfants, m’accompagne.
Au programme de la journée, joindre la scierie, une industrie nouvelle en bord de la rivière Khimti, en amont, à son croisement avec la route.
Mais je suis prévenu néanmoins : l’activité ne reprendra que plus tard, au retour du beau temps. Il y aura donc à voir aujourd’hui, mais à voir en partie seulement. Il me faudra revenir donc, s’il s’agit de satisfaire complètement la curiosité !

 

Chemin d'aller

Le village est en reconstruction. Deux années après le tremblement de terre, les maisons d’avant ont été abandonnées, des abris de fortune
ont été montés. Après l’urgence, les projets.
Le temps est venu de bâtir à nouveau.
Ferraillage et ciment sont les matériaux indispensables à la réalisation des bâtiments, et gare à ceux qui se dispenseraient de la sécurité qu’ils procurent !

Puis, sur le chemin, une fois passés les engins, au-delà des bois, c’est le pays de toujours qui ressurgit : champs terrassés, avec à leur proche abord, la maison qui s’y rattache : millet, millet avec maïs, millet seul sans le maïs, maïs en culture, maïs récolté dont il reste, dans le champ, seulement le pied. L’ordre éternel des champs ?

Tout l’espace, dès qu’il paraît quelque peu propice, bonne terre, pente douce, est dévolu à la culture. Intensément.
Deux fois dans l’année, la terre produit. Millet d’été, suivi du blé  ou de l’orge en hiver. Dans le même temps, l’été, des cultures combinées : millet et maïs, mais aussi l’igname, ou la lentille, ou le haricot soja.
L’été, les troupeaux n’ont pas accès aux champs.
Ils vont, dans la journée, paître à l’écart, en bord de chemin, à l’orée des bois.
Le soir, ils sont rapprochés de la maison, mis au piquet sur une terrasse.
Le matin, on récupère la paille et l’excrément qui sert de fumure à tous les champs.
Bêtes et cultures, à proximité des habitations, entretiennent un voisinage serré, symbiose bénéfique d’une agriculture intensive, mais risquée, sous le contrôle des hommes.

Tout cela, c’est comme avant. Rien n’a changé ?

 

Millet transplanté au milieu d'un champ initialement cultigé en maïs; ce dernier se récolte dès la fin de juillet et laisse place au développement complet du millet.
Une terrasse, celle consacrée au développement de la pépinière de milllet, est libre de culture. On y installe les buffles la nuit, et même parfois plus longtemps que la nuit.

Donner importe à l’homme, et tout particulièrement dans ces contrées.
Surtout si l’on est riche et puissant, et quelle que soit la religion.
Les chemins de longue distance, qui sillonnent le Népal d’ouest en est, ou du sud au nord, se parcourent en plusieurs jours, à pied.
A leur intention, des haltes pour le repos.
Les cautārā forment des murets de pierre sur lesquels le voyageur pose la hotte, le ḍoko. Deux ficus tenus pour sacrés les surmontent, ils apportent la fraicheur sous le soleil brûlant à la montée de l’été. Sous l’ombrage, après l’effort, le voyageur s’éponge, grignote le biscuit.
Les pāti sont des bâtiments  pour se tenir à l’abri toute une nuit. Pour les voyageurs au long cours, et pas seulement les pélerins.

Sur notre chemin, un cautārā et un pāti.
Nous sommes donc bien sur une voie de grand passage, une voie sud-nord !
Une inscription rappelle la mémoire du généreux donateur de cautara.
Le pāti, qui date du début du XXème siècle, n’a pas résisté au séisme.

 

A gauche, texte en népali en mémoire du donateur Sherpa, avec mantras en caratères tibétains à droite.
Pāti, ou ce qu'il reste. Don fait par le Mukiyā parath Sunuwar

Retour en s'arrêtant à Burke

Nous voici parvenus à destination.
L’entrée et la sortie du village par le nord est là.
Au delà de la rivière Khimti, à l’ouest,  l’autre district, et poursuivant le chemin, Jiri Bazar.
De ce côté-ci, vers le nord en suivant la rivière, Those, autre bazar mais plus modeste.
Nous sommes à un carrefour.

A la jonction, la scierie.

Les villageois livrent ici les troncs de leurs arbres plantés. De l’aulne népalais (nep : uttis) ou du pin (sallā).
L’industrie est toute récente.
La disponibilité en bois d’oeuvre n’est pourtant pas des plus anciennes.

En 1980, les lieux n’avaient pas l’aspect boisé d’aujourd’hui. Le versant au-delà des habitations, jusqu’à plus de 2200 m. formait une vaste étendue pelée, de l’herbe -certes utile-,  mais rien d’autre.

Le bois, pour le chauffage ou pour construire, faisait l’objet de longues expéditions quotidiennes. Chaque année, en mars, en vue de constituer la réserve de bois pour le temps de mousson, hommes et femmes montaient en direction des sommets organiser une coupe.

Abattre, ébrancher, entasser, cela le premier jour. Puis, le second, quatre semaines plus tard après un peu de séchage au soleil, descente des fagots et des bûches à la hotte. Un travail harassant, titanesque.
Et de la déforestation beaucoup !

D’un autre séjour que je faisais, en 1985, je garde le souvenir d’un enthousiasme naissant chez mes hôtes. Que se passait-t’il donc ?
J’apprends qu’il y a des projets pour soulager la peine : bikas ! bikas ! Le progrès, enfin ! Un début de frémissement. Le gouvernement est engagé.
Des plants sont distribués. Plantez, tel est le slogan.

Près de trente ans plus tard, les arbres sont grands, la réserve de bois est à portée des habitations !
Mais il y a plus. Une industrie du bois est née, du bois nécessaire à la construction de planches légères, de panneaux, de planchers. 
Un aulne, selon sa taille, rapporte de 700 à 1500 roupies (7 à 15 euros) à son propriétaire…
Place à l’argent !

 

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Nous rentrons.

Et traversons Burke dans l’un de ses quartiers.

Des ruines.

Encore des ruines.

De la désolation.

 

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Mais de ce côté-ci du chemin, c’est l’avenir qui s’impose : des projets, des ambitions, beaucoup de modestes, certaines plutôt folles.
Oùl’on trouve des constructions aux allures improbables sur plans venus d’ailleurs. Assurément, le propriétaire a vécu en ville et ne saurait se départir, en rentrant au lieu qui l’a vu naître, du confort de l’espace, des larges ouvertures, de l’étage et du béton.   Sans oublier le poste de télévision et le moyen de capter les ondes lointaines.

Il y a aussi la petite industrie, celle des femmes et des foyers pauvres.
Ici un dépôt de sacs contenant le charbon de bois. Livré au commerçant, il fera le combustible recherché pour la grillade des épis de maïs, maïs grillé du mois d’août, pop corn au coin des rues de Kathmandu.

Là, une distillerie pour recueillir une huile essentielle de māchinu. Une recherche ultérieure me renseigne : Gaultheria fragrantissima, la Gaulthérie avec laquelle on soigne les rhumatismes, l’arthose, l’arthrite.
Un litre de cette huile essentielle vaut de 2 à 3 cent milliers roupies me dit-on. Et cent fois moins en comptant en euros.
C’est beaucoup d’argent, même en euros ! Le māchinu se récolte en forêt, une recherche fort longue en forêt : la plante est sauvage.

Et sous la serre, quelle culture est-elle cachée ?
Des tomates que l’on ne connaissait naguère que sous la forme séchée et achetée sur le marché ?
Ou le piment, l’indispensable épice pour lequel on avait à marcher, la hotte sur le dos, deux, trois ou quatre jours, autre expédition ! Jusqu’à Sindhuli, aux portes du Terai et de l’Inde, au-delà de la crête continue du Mahabharat qui ferme le pays du Népal.

Fin de notre déambulation, bilan de la journée.

La scierie est fermée, et le chemin parcouru ne me mène pas aux familles que je recherche, je le savais. Journée sans but véritable, journée vaine ?
Mais pas sans la moisson de choses vues, découvertes imprévues.
Nous rebroussons chemin, voie taillée pour le véhicule mais que nous parcourons à pied, à l’allure tranquille.

Passons par Rāni Pokhari, autrement dit l’étang de la Reine, une étendue remplie des eaux tièdes de la mousson, qui sera à sec dès l’automne. Je n’y connais pas de reine, parfois des bufflesses qui pataugent.

Depuis l’école, au retour après la classe, les enfants en profitent bien !

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Autre village, juste en limite au sud.

Jour 6.

A chacune des journées, un cheminement doublé d’une intention de convoquer le souvenir. Aux soirs, c’est le retour nécessaire au point fixe de mon hébergement.
Cet album répond à un séjour. 
Voyage dans l’espace contenu dans l’épaisseur du temps.
Les mêmes lieux se répètent à la vue.
Pourtant d’autres scènes, toujours nouvelles, se projettent au regard. 

Bitta bari, le champ pentu. Il est vrai que la descente est raide, les terrasses en culture des plus étroites.
Des pieds de cardamome (alaici) tout récemment plantés.
Il se dit qu’on en obtient un bon prix, en Inde : 2000 à 2500 roupies le kilo.
Mais c’est un investissement, et quoi qu’il en soit, il nécessite d’attendre 3 ans, suite à plantation, avant récolte.
Regan Kāmāle, un voisin de mon hôte, un neveu, s’est lancé dans l’aventure, il y a huit ans. Il est le premier dans le secteur.

Patle, le passage obligé

Patle.
Je passe souvent par là, chemin l’oblige.
C’est un croisement. Ce qui n’échappe à personne.
Surtout pas à Korna, que je photographie à la réalisation de bâtiments nouveaux. Son père faisait dans le commerce, mais plus bas sur le versant, quand tout mouvement s’effectuait à pied, donc au plus près de l’habitat. Pour lui le fils, ce sera Patle, après achat de la terre et construction, puisqu’à présent, l’endroit est celui des affaires.
Comme d’autres, il a famille et terres ici, commerce là, l’obligation de tradition ici, l’entreprise individuelle là : deux facettes de la même vie.

 

Un bâtiment commerce, c'est à dire, au rez-de chaussée, un magasin, à l'étage, des chambres à louer.
Après la construction du bâtiment principal, les annexes; ici les toilettes.

Patle toujours : nous traversons, ne faisons que passer.
On vit dehors, et s’il vient la pluie, on se met à l’abri, jusqu’à ce qu’elle cesse.
De sorte que ce qui se fait est donné en spectacle.
-Devant la mairie, se tient un procès. L’avocat plaide ; face à la plaignante, les hommes de loi et de police, les élus.
-Devant boutique, coupe de cheveux. Le beau frère se fait barbier pour le mari de sa soeur.
-Partie de billard, tuer le temps, avant et après le service, en attente du client quand le précédent est parti, entre deux arrêts de bus ou de camion dont la venue, pas toujours imminente, est annoncée.

Et  je fixerai, en mémoire de l’appareil, à mon prochain passage, deux autres tableaux :
-Femme qui étend le linge.
-Homme assis devant le magasin, qui ne fait rien.

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Avons passé.
Le même Regan Kāmāle né là, a hérité là de ses terres. Sur ces terres, d’autres cultures commerciales.
le Kiwi.
Et pourquoi pas ?
On trouve des pieds à raison de 300 roupies l’unité, au-delà de Ramechap au sud. La culture est gourmande en engrais, elle doit être sarclée.
Deux ans de passés.
Encore une nouveauté. 

Darkha, village au sud, de l'autre côté de la rivière

La route mène au sud, direction Betali, Khimti, Manthali, et au-delà, le Terai et l’Inde.
Nous l’empruntons jusqu’en limite de la circonscription des temps anciens, le torrent Chahare, qui n’est pas très éloigné, soit environ un quart d’heure à pied.
Les temps anciens, c’est-à-dire ceux qui précèdent 1950.
Avant, les territoires sont calqués sur les lignées, les titulaires du sol dont ils ont hérité des temps immémoriaux, autrement dit bien avant la naissance de l’Etat népalais, celui que nous connaissons aujourd’hui et qui n’a que deux siècles et demi d’existence.

 

Pourquoi cette précision ? Parce qu’au delà des limites apparentes, qui vont et viennent suivant les aléas des politiques et des réformes de l’administration, il en est d’autres, invisibles, qui sont celles des naissances. De ce côté du torrent, la lignée des Jijicha et leurs rameaux multiples, et de l’autre les Yata, et leurs non moins multiples divisions. Les lieux sont dits Rasnalu par ci, et là-bas, c’est Darkha. Les frontières anciennes subsistent au sein d’un vaste d’espace unifié.

Sur la route, nous croisons des gens venus de toute part, direction Patle, ses bureaux, le poste de police, le dispensaire, les magasins, les rassemblements, les discours, les discussions.
Au sommaire des événements de la semaine, les élections d’une municipalité étendue, nouveauté de l’administration territoriale.
Rasnalu  dorénavant est englobé dans une large portion de montagne qui verse à l’ouest, depuis Pharpu au sud à Sutire au nord.  Super commune ou « com com », dont on dit que le chef lieu serait peut-être bien à Rasnalu, en position médiane sur le chemin.
L’enjeu pour le pouvoir, qui s’accorde à l’étendue, sera de taille !

Darkha. Nous avons descendu, le village est, un peu, plus méridional, plus bas en altitude, plus chaud.
La culture du millet est présente  partout, et les maisons ressemblent aux anciennes, elles paraissent comme n’avoir pas souffert des événements.

Le béton a remplacé le sol nu sous les abris des bêtes. La récupération de la fumure en est facilitée. Et la tôle vient compléter la toiture d’une stabulation à larges dimensions : bikas !

Je ne connais Darkha qu’en tant que lieu de voisinage, un village limitrophe, une ou deux légendes qui se rapportent à son histoire.
Ses habitants sont les Darkhali, les Sunuwar sont de la lignée des Yata, disons même que je ne connais pas Darkha, voilà tout est dit !
Seulement, j’ai bien connu quelqu’un de Darkha.
Il m’avait beaucoup aidé à la compréhension d’une histoire de la vallée  : vieux papiers, coffre des archives, mémoire des écrits sur deux siècles, manuscrits écornés, jaunis, troués et soigneusement roulés, cet homme avait tout cela. Il y a près de quarante ans.
Baburam !
Il est chetri, de la grande et nombreuse lignée des Karki Sutar, qui viennent de Betali plus au sud.
Il n’est plus de ce monde, je me doute, et je recherche la famille, les enfants, à commencer par la maison du père.

Je la sais couverte de chaume, large et confortable, du moins selon le standard de l’architecture ancienne.

Cette maison là a disparu, elle aussi.

Je trouve celles-ci qui lui succèdent pour loger les fils héritiers : deux maisons, dont l’une a bien souffert du séisme.

Qu’a t’on fait des papiers qui portent la mémoire ?

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Retour à la maison, la nôtre.
Nous passons par un autre chemin, plus bas en altitude, et remontée à la verticale assurée.
La Chahare kholā était cette limite entre villages, aux temps anciens.
Et l’on comprend qu’elle soit une frontière quand à pied, il convient de la franchir.

Par la vieille voie vers Kathmandu, jusqu'en limite de la rivière Khimti

Jour 7.

En 1980, il y avait, pour route allant vers l’est depuis Kathmandu, par les montagnes, celle de Kodari, la route chinoise, dite ainsi parce que financée par le gouvernement chinois, et de fait, après une inflexion vers le nord, elle permettait de joindre le tibet en remontant la rivière Sun. La Sun Kosi, c’est l’un de ces grands fleuves qui nés dans le plateau, percent en de profondes entailles les plus grandes hauteurs himalayennes.
Le voyageur descendait de bus sur ce parcours, au lieu dit Lamasangu, le pont de fer.
S’en suivait de là trois jours de marche, le sac sur le dos,  ou la hotte, successivement deux montées de 600 m à 2200, deux descentes équivalentes, et un long kilométrage ouest-est.
Puis parvenu au pied du village même, à son contact avec la rivière Khimti, la remontée  s’effectuait sur 300m. environ, une fois passé le pont, grossier tablier de planches suspendues à deux lourdes chaines à la manière d’un « tancarville ».
Qu’en reste t-il au juste ? Les voyageurs l’ont déserté. Ils suivent d’autres axes plus au nord, qui passent par Jiri : route, voie pavée, chemin sans le pavé, seulement la terre et la boue, pour les bus, les camions et les tracteurs.
Nous allons de ce pas le constater.

 

La forge et d'autres entreprises

Nous prenons la pente en face, droit devant dans la descente. A mi-chemin, le quartier des forgerons
Des forgerons qui forgent, de la caste intouchable des forgerons que l’on appelle Kami. Il faut bien, dans le village des gens du métier pour réparer, aiguiser,  confectionner les outils de tous les jours. La tradition brahmanique avait fixé ainsi l’ordre des choses et les fils de forgeron allaient exercer à leur tour la même activité impure.
Seulement, voilà, la forge, très matinale, a laissé le chantier refroidi.
Mais quoi ? L’homme a filé !
A 10 heures, il a d’autres activités que la forge.

Par exemple, construire, comme tout un chacun dans ce village ébranlé par la secousse qui, indifférente aux statuts donnés par l’homme, n’épargne personne en particulier.
Je zoome sur les détails de construction. Les techniques sont celles de partout  !

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De ce quartier des forgerons, la vue est large, agréable contrepartie d’un espace pentu, difficile à travailler, hérité de l’ancêtre Kami qui vint un jour s’installer en terre sunuwar. La terre fut donnée, en échange des services de forge à rendre auprès de la communauté. C’était il y a quelques générations.
Le regard embrasse loin, et maintenant, c’est le tracé de la route qui retient l’attention. Sur ses bords, des bâtiments nouveaux, Patle, son école, ses administrations, ses commerces, ses lodges, plus loin un liséré de constructions nouvelles en relation avec la route et les opportunités d’entreprise et d’argent qu’elle suscite.

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Donc, si l’on descend tout droit, on croise la route, nécessairement.
Nous l’empruntons sur quelques mètres : les sentiers que l’on parcourt à pied n’ont pas été ménagés par la pelle mécanique, la priorité est accordée aux moteurs ! Il faut, de nos sentiers, retrouver le fil. Parfois, un embranchement d’où partira le tracteur pour livrer le matériau. A gauche, le terrain de foot accessible en véhicule, c’est même indiqué !
Nous suivons l’indication, mais partiellement, laissant de côté le véhicule.

De sorte que, par nos pieds, nous arrivons audit endroit, terre-plein taillé avec l’engin vaste comme on n’eut jamais pu  imaginer aussi grandiose, dans un passé pas même lointain.
La pelle va partout, le réseau qui nous mène est transformé, la montagne est attaquée.
Place au foot (après mousson) !

Nous poursuivons la descente.
De part et d’autre du chemin, trois exploitations d’avenir, trois ressources élevées à la manière de la batterie : le cochon, l’ oeuf (de poule), l’arbre.
L’éleveur de poules nous reçoit. Il explique. Son exploitation contient 330 volatiles. Un oeuf se vend 14 roupies. L’éleveur est seul sur le marché de l’oeuf de poule, de semblables élevages sont à rechercher loin au sud, à Betali, Namadi, Pharpu.
Son commerce est bienvenu.
Les poules que l’on trouve habituellement, dans les fermes, pondent moins. En période de mousson, elles ne pondent pas, retenues par la ficelle, empêchées de courir, à cause du risque que représente le chacal : celui-là rôde, se cache derrière les maïs devenus hauts, dévorent la bête. 
Depuis quelques années, les familles s’approvisionnent sur le marché, par exemple à Jiri.
Ces oeufs ne sont pas bons, ils arrivent pourris trop souvent, c’est ce qu’on dit.
L’élevage de poules pour les oeufs est assurément un bon filon d’argent, finalement.
Ce que d’autres, observateurs de ce que fait le voisin, ont bien compris.

Elevage de porc.
Une plantation d'aulnes.

Rencontre.
Des hommes, sunuwar, sont en quête de bois en partie basse du versant, au-dessus de la rivière Khimti : une maison de l’un d’eux est en construction.
Je sors de mon sac quelques clichés des temps anciens , et nous interrogeons.
Ils avaient quel âge, à l’époque ?
Reconnaissance.

Nous rebroussons chemin.

Descente encore, au ralenti de plus en plus.
Le versant d’en face est proche. On distingue chaque maison du hameau d’Urneli.
Nous buttons, contournons, buttons encore.
Il manque, aux voyageurs imprévoyants du jour, la hâche ou le khukuri, le sabre népalais.
Le chemin d’antan, la grande voie qui mène à Kathmandu se perd, parsemée d’obstacles, branches, bois, liane, et des rochers déplacés.

Nous ne poursuivons pas.

Retour, remontée.
Passons par le hameau de Chopleti.
De ce côté de Rasnalu, la terre est rouge, d’argile, plutôt difficile à travailler.
Maisons de la lignée des bhandari, des Chetri alliés par le mariage à la souche principale des Chetri du versant.

Les maisons, qui sont d’avant les événements, au delà des récents perfectionnements -nouvel étage ajouté, balcon au second, véranda ceinturant tout le rez-de-chaussée, peinture colorée du commerce plutôt que l’ocre ou la chaux- gardent une allure générale traditionnelle. 

Rizière à droite, champs de maïs et de millet à gauche.
Après le désherbage, retour à la maison chargé d'un panier de l'herbe qui servira de fourrage

Nous empruntons une voie plane, faite celle-ci pour le transport motorisé.
Elle sinue entre au-dessus les champs de maïs et de millet, au-dessous les rizières, gorgées d’eau, impropres au séjour.
L’habitat se disperse par hameau du côté amont de la voie.

Mais prendre à l’horizontale maintenant, c’est dans notre situation différer la pente en remontée qui se fera à l’aplomb : gros effort !
Le bas du versant est occupé par les Chetri. Les Sunuwar, au fil des ans et des générations, les leur ont vendu. Ceux-ci vivent un peu plus haut en altitude. Ceux qui restent. Beaucoup ont quitté les lieux, chercher fortune ailleurs.

 

Une dame attend. Elle attend le retour des hommes que nous avons croisés. Ils rapporteront les bois à poser sur le bâtiment en construction.
La maison d’origine (photo de droite) semble intacte.
Il n’en est rien. La famille vit dans un abri de fortune en tôle, juste à côté.

Nous montons, croisons d’autres hameaux sunuwar.
Marquons une pause, sommes invités chez quelqu’un, à nous désaltérer.
Par terre, un peu partout dehors, des objets des plus héréroclites de la vie domestique. L’espace est un chantier. A côté, une cabane : quatre tôles sur les côtés et deux pour se couvrir. Pas de place.
La précarité, à deux ans du séisme, n’a pas fini de durer.

 

Je jette un oeil, et l’objectif, sur un hameau un peu plus haut.
Le souvenir que je garde, ainsi que des photos, ce sont des chaumières, couvertes en paille, vraiment petites. Elles étaient, en 1980, la survivance d’un temps plus vieux, quand le bas versant était de chaume vêtu, et le haut versant fait de maisons couvertes de bardeaux de bois : avant que la pierre, grandes et lourdes lauzes achetées d’une carrière d’altitude et posées sur maison toujours plus grandes, ne supplante les matériaux d’avant.
Le bardeau et la paille, surtout celle-ci, ne subsistaient que chez les pauvres.
Les chaumières sont aujourd’hui abandonnées, parce que les hommes ainsi l’ont voulu.
Le séisme n’est pas en cause. 

Encore plus haut, et c’est la désolation qui ressurgit.
Lourdes pierres comme ardoises et maisons à trois étages n’ont plus la cote, à moins de bâtir tout en béton, comme en ville.
Pour cela, il faudrait être très riche.
Pour l’heure, des familles entières vivent en cabane, comme le bétail, leurs boeufs vaches et buffles, à côté de leur passé détruit.
Elles attendent.

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Avons regagné le haut, la limite des 2000 au-delà de laquelle les Sunuwar n’habitent plus, n’ont que terres qui, pendant longtemps, vastes herbages sans arbre, ont servi de pâturage à grands troupeaux. Un art de vivre des espaces étendus à l’économie extensive aujourd’hui disparue.

Plusieurs maisons agglomérées, formant un quartier presque. Les fils ont bâti là, à proximité de la maison du père.

A cette limite est établie la branche principale de la lignée des Jijicha, parmi lesquels sont nés les fils et petits-fils de chef, les Mukhiyā, en vertu de la règle de transmission héréditaire des titres.
Pour regagner le domicile, il ne nous reste plus qu’à parcourir, sans monter ni descendre, un peu plus loin vers le nord.
Les frères de clan ont là leurs terres et leur maison, sur cette courbe de niveau, voire un peu plus bas.

Jusqu'en limite des rizières, en bas.

Jour 8.

Il n’est pas de journée sans sa sortie. Jamais le temps ne l’empêche, même si le temps sec et ensoleillé qui pointe en septembre et règne à partir de novembre serait autrement propice au mouvement.
Il me faudra maintenant retourner sur mes pas des derniers jours. Il n’est pas simple de retrouver les familles de près de 40 ans d’âge fixées sur la photo. Où sont les gens ? Dasai et Tihar au tournant d’octobre, qui sont les grandes fêtes qui rassemblent les familles et font rentrer leurs membres égarés de Kathmandu à Doha en passant par Singapour et Londres, ces fêtes-là seraient une bien meilleure occasion de la rencontre. …

Direction le bas versant, village chetri, encore une fois, je chercherai, jusque dans les champs lointains.

La maison de mes hôtes, ou ce qu'il reste. Le fils et sa famille dorment dans un abri à proximité.
Le bâtiment contient encore les effets personnels et soutient un appenti qui permet de cuisiner : en attendant !

Le chemin est bordé de mille détails pour me distraire.
Ici, le matan, dépendance que j’occupais durant six mois et dont il ne reste rien, sinon , la vue sur la façade de la maison de mes hôtes, prête à tomber.
Famille sunuwar.

 

Ou, plus bas, cette maison à l’ancienne, en bel état, elle a des yeux pour voir !  Une ligne noire en prolonge le trait, tel Bouddha des grands Stupas jetant le regard dans les directions cardinales.
Ou cet autre matan, qui rappelle celui que j’habitais, que le temps n’a pas touché, semble t’il.

 

Et d’autres habitations encore dont il ne reste rien, quelques pierres peut-être.
On a refait ailleurs.
Ou bien les parents sont décédés. Et l’espace est occupé à présent par les buffles et les vaches.

Notre itinéraire passe par le hameau des Damai, la caste intouchable des musiciens-tailleurs : damai tol !
On pourrait rapprocher le sort de ces gens à celui des Kami, les forgerons : ces castes ont, dans le développement de l’histoire, accompagné celui des purs, Brahmanes et Chetri. Selon la mythologie des hindous, les prêtres et les guerriers. Comme eux, ils sont venus de l’ouest, ils ont colonisé l’espace tribal à l’est, l’espace sunuwar y compris.

Je n’ai jamais rencontré beaucoup de Chetri en armes et de Brahmanes exerçant la prêtrise. Le plus souvent, ces gens sont simplement agriculteurs. Les mythes sont dans les esprits !
Par contre, les musiciens tailleurs exercent bien la double activité dévolue à leur rang : fanfare à l’occasion des mariages, taille de vêtements à partir des tissus achetés par les familles.
Du moins c’était ainsi, en 1980.
Certainement les pratiques ont changé…
Nous retrouvons l’un d’eux.

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Le hameau des Sutar, le vieux Koshiram ! A chacun des lieux, une famille, un lignage, un clan. Le partage de la terre obéit aux règles de filiation entre les hommes. « Dis-moi qui tu es et je te dirai où tu habites ».
Et l’inverse est également vrai.
Se repérer dans les lieux, c’est connaître les moindres mouvements du terrain, c’est aussi se repérer dans la forêt des généalogies. A chacune des rencontres, sur le chemin, se présente une occasion de réviser son savoir des liens de parenté.

Je cherche à joindre Indra Bahadur : Indra Bahadur Chetri, je précise !
Il me fut un contact essentiel, un guide dans la compréhension des faits de son hameau, de sa lignée, de sa caste.
On le dit à constituer une réserve de fourrage, à couper l’herbe, à désherber le riz.
On le dit qu’il rentre, nous attendons au sommet de Pokari Khet, la rizière à l’étang.
Il me salue, déjà de loin, chemin faisant : namaste, namaskar !
Retrouvailles, échanges, séance photos. Combien d’années déjà ?

 

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Regards qui se croisent.
L’objectif, mon guide, le monsieur, l’image d’une mère.
Puis le monsieur reprend le chemin, seul et sans mot dire.

Un peu plus haut, autre rencontre. J’ai pour lui les clichés du temps de son mariage.
Nouvelle pose, le temps d’une génération plus tard. Mais le fils regarde ailleurs.
Puis retour sur le chantier, chantier de la maison : au fils à présent de s’installer.

 

Encore plus haut, femme veuve en train de désherber.
Je l’interromps dans la tâche.
Ce soir, nous évoquerons les anciens, nos anciens !

Il y a du monde à Patle, en cette fin d’après-midi.
Ce monde est venu pour des nouveaux mariés qui scellent ici leur destinée à deux.
Rituel lamaïque. Les parents sont de lignée des prêtres lama, ils souscrivent au culte de bouddha.
Dehors, on attend la sortie du couple. Il partira, direction le pays du mari, sous les vivats.
La fille vient des terres hautes, le garçon aussi, mais le mariage tient place au bourg, en bas donc.
Ils s’en iront en voiture, la 4X4 aperçue ?Et derrière eux, les suivants, à pied.

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La dernière partie de cet album ici

A propos

On m’appelle Kaka. Kaka, en népali, signifie oncle paternel.
Je précise que je n’ai aucun lien de famille avec les habitants de Rasnalu, en particulier les Sunuwar de la lignée des Jijicha, parmi les descendants du lointain ancêtre et fondateur Serva, à la huitième, neuvième génération ou dixième génération.

En fait, ledit Kaka vit en France, il a toujours vécu en France.

Mon premier séjour date de la fin de l’année 1979, et l’année 1980. J’ai eu l’occasion d’y retourner ensuite, mais pour des durées plus courtes -semaines, un ou deux mois-, surtout en période de mousson qui correspond aux  vacances scolaires en France, et donc à mon temps disponible.

J’étais là pour des études universitaires, au jeune âge qui va avec, pour des études de géographie précisément. J’avais à Rasnalu mon « terrain d’observations ».

Et puis, au fil du temps, je m’y suis fait des amis.
Par exemple, Top Bahadur Sunuwar.
C’est lui qui m’a guidé, m’a expliqué. J’ai pris des notes, j’ai regardé.

Ci-dessous, c'est moi kaka, avec top Bahadur Sunuwar

Le temps a passé.

Je ne sais ce qu’il m’a pris de vouloir surfer sur Facebook, alors que ce jour là, je fêtais mes soixante ans.
Par curiosité, j’ai cliqué sur les liens qui mènent à tout, alors, Rasnalu, sait-on jamais.
Le souvenir que je garde du village, c’est aussi l’absence de tout ce qui donne notre confort de vie : la route, l’électricité, les télécommunications, et les mille commodités qui dépendent de ces moyens.

Et je dois me rendre à l’évidence : le village est à présent sur Facebook, il est branché, à la portée de deux ou trois mouvements de souris de PC !

Correspondre, c’est bien. Séjourner, c’est encore mieux.
C’est ce que l’on m’explique entre deux clics.
Je le comprends parfaitement.

Sitôt passés les 60 ans, je pars.
Derrière moi, trois jours à la première année, trois semaines à la seconde en août 2017.

Août 2017 : avec moi, des photos prises au vieux temps.
J’ai recherché les personnes, ou leur famille qui se trouvaient dans le viseur en 1979-80.
Voilà ce que j’ai fait.
Et comme je disposais d’un appareil photo de la nouvelle génération, j’ai renouvelé les clichés.
En voici quelques uns.
J’ai, dans cet album en ligne, ajouté un commentaire : pour expliquer.

Mukhiya

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titre

Ici, Chandra Bahadur Sunuwar, chef de village (en blanc) et deux administrés, responsables de hameaux éloignés.
En 1980,, année de la prise de photo, à l’occasion des cérémonies de Dasain, il appose la tika rouge.
La tika c’est la marque sur le front.
Dans le cadre familial, la tika est blanche, de la couleur naturelle du riz qui la compose.
Celle-ci est teintée. Elle est la marque de l’autorité, du pouvoir exercé par le chef de village auprès de  ses administrés.

Ici, les administrés sont Mijhār, c’est-à-dire les responsables des hameaux éloignés d’altitude, des Bhote, tamang ou sherpa.
Les Mijhār sont dans leur hameau respectif les chefs locaux, délégués du Mukhiya.
Ce jour de Dasain, ils viennent au renouvelllement des liens d’autorité.

Nous sommes en 1980, à près de 30 ans de la chute du régime des Rana, l’ancien régime où l’autorité s’exerçait par liens de vassalité.
En 1980, l’ancien régime n’est plus, remplacé par celui des panchayat (assemblées villageoises). Pourtant, le responsable du village, qui n’est autre que le descendant de la lignée des Mukhiya, perpétue un acte qui remonte à des générations.

 

Désherbage du millet : Saun (15 Juillet-15 août)

 

Saun est un mois de mousson. Depuis le précédent, le village est comme souillé par l’eau et la boue. Personne n’échappe aux désagréments des puces, des punaises et des poux. Les femmes s’épouillent, les hommes se font raser la tête. Les vêtements sont mis à bouillir dans de grands chaudrons. Les vieux sont malades, ils ont des fièvres et des diarrhées. De grosses sangsues noires s’accrochent aux flancs des buffles, elles les saignent. Le guérisseur distribue des charmes pour écarter les maux.

Les maisons ont perdu leur éclat. Les couleurs ocres et blanches sont délavées. Leurs habitants ont disposé des pierres au devant des entrées pour éviter de trop salir les intérieurs avec la boue accumulée sous le pied. Les murs sont gagnés par la moisissure. Dehors, la terre s’effondre, elle glisse, emportant chemins, murettes et rizières. Les rivières débordent. La mousson est certes une source de vie ; mais elle engendre le désordre.

Avec les pluies, les dieux ont quitté les villages, laissant les hommes aux prises avec les forces souterraines et obscures : les démons, les serpents, les sorcières. Les chamanes, abandonnés, n’ont plus de transes. Ranke-Buro, un vieux diable invisible, se promène à travers champs. On craint pour le maïs dont il se nourrirait volontiers. Il se heurte à des barrières : les Sunuwar les ont dressé en installant des piquets aux quatre coins de leurs champs. Un soir, sur le seuil de la maison, Bahadur a sacrifié un coq. Ranke est venu. Mal lui en a pris. Dans la maison, les hommes se sont mis à hurler et à rire. Il s’est enfui loin dans la jungle, comme un poltron. Soyons en sûr : le vieux Ranke n’est pas méchant.

Le premier jour du mois marque officiellement le semestre descendant ũdhauli. Depuis trois semaines à cette date, le soleil qui demeure invisible au dessus de la couche épaisse des nuages a décliné. La veille au soir, une petite fête célèbre l’événement. Elle se déroule au sanctuaire de Seti Devi, près du sommet du village, à plus de 3000 m. D’abord, les hommes offrent du lait et du beurre à la déesse. Ensuite, ils chantent, ils dansent, ils parient avec l’argent de leurs économies pour le seul plaisir de jouer. Le lendemain, de retour à la maison, ils festoient, ils se gavent de viande, ce qu’ils n’ont plus fait depuis des mois.

Le travail en Saun est très soutenu. Certes les jours se suivent et se ressemblent. Mais le repiquage du riz prend fin. Celui du millet tardif également. Alors succède le désherbage, à commencer par les cultures précoces. Tâche de femme dit-on même si en réalité tout le monde s’y met. Les enfants, armés de faucille, coupent l’herbe qui nourrit le troupeau. Les animaux ne sont jamais si bien nourris qu’en cette période. La traite est assurée deux fois par jour, les canettes sont remplies. On fait du beurre. Les premiers vêlages ont lieu. En altitude, on déterre les pommes de terre. Ce travail, qui s’étend sur deux mois, se fait dans le brouillard.

Culture de thé

La culture de thé à Bhuji ḍãḍā fait suite à la cession, vente ou mise à disposition de près de 1000 ropani (50 hectares) de terres par les Sunuwar à une entreprise dont le siège est à Kathmandu, la tãbe ciyā company .
La compagnie procède aux travaux avec son équipe d’ouvriers, une main d’oeuvre extérieure au village. Les plants de thé mettent plusieurs années avant de produire.
Le climat qui règne à Rasnalu se prête à la culture du thé : relative fraicheur, (à 1800-2000m.), humidité (en période de mousson). L’eau est disponible, à raison de conduite et de bassins de retenue. Les plants sont aspergés en saison sèche. L’investissement est conséquent, hors de portée, à cette échelle, des habitants de Rasnalu.
Après 20 à 25 ans d’exploitation, la part des plantations sur terre qui n’a pas été vendue sera restituée aux propriétaires.
La culture de thé à Rasnalu a débuté en 2012. Elle prend place au lieu-dit Bhuji ḍãḍā, vaste espace en propriété des Sunuwar, qui servait naguère exclusivement de pâturage.

 

Champ de thé
Une équipe d'ouvriers se charge de planter de nouveaux pieds
Des ouvrières surtout.
Les plants sont placés dans des trous creusés à la houe (nep. kodālo)
Pied de thé, après plusieurs années. C'est à 5 ans qu'il commence à produire.
Bassin de retenue en amont.

Kathmandu-Rasnalu : la route

C’était en août 2016, en début de mois d’aôut.
Le temps est exceptionnellement beau, le ciel est dégagé.
De Kathmandu à Jiri sur le parcours, avant la rivière Sun et après la rivière Sun, les sommets restent magnifiquement visibles. Le spectacle a duré la matinée entière !

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