Sunuwar

Au Népal, les Sunuwar représentent un groupe ethnique peu nombreux. Peu d’écrits les concernent.  Au siècle dernier, enquêtant sur les populations, les rares diplomates anglais autorisés à résider au Népal les ignoraient. En 1874, l’un d’eux (Hodgson) mentionne seulement leur existence et d’autres après lui, observateurs de métier, ont contribué à peine à les dépeindre.  Dans le district où ils sont proportionnellement les plus nombreux, ils représentent 3,3% de la population. Dans le pays, les recensements officiels à la fiabilité incertaine et selon des critères différents en dénombrent quelques milliers : 17 299 en 1953-54, 13 362 (?) en 1961, 20 380 en 1971, 40943 en 1991. Peut-être la réalité de l’ethnie chiffrerait davantage. Figurent ici les personnes présentes (ou absentes depuis moins de six mois) au moment de l’enquête et dont la langue principale déclarée et parlée est le sunuwar; ou là les Sunuwar qui se reconnaissent et se déclarent comme tels. D’autres ne sont pas ou ne sont plus sujets du royaume népalais et vivent à l’étranger au Sikkim, au Bhutan, en Assam…

kodo

Le millet (éleusine coracana) est la plus ancienne des céréales que les Sunuwar cultivent. Ils ne l’apprécient guère. Jamais ils ne l’offrent à leurs divinités ; les femmes le préparent dans les récipients de fonte ordinaire et n’imaginent pas réaliser d’autres plats de millet que la bouillie et la galette obtenues, après décorticage et broyage à la meule, d’une farine sombre d’aspect ; les plus fortunés peuvent s’abstenir d’en consommer ; les autres repoussent à plus tard, aux temps de soudure et de pénurie, des repas qui se prennent dans l’intimité de la maison, loin des souillures ou du regard d’autrui, et qu’on refuserait des autres castes, y compris de Chetri pourtant supérieurs en statut. Mais les Sunuwar ont deux bonnes raisons de recourir au millet : la qualité de la bière qu’il permet d’obtenir et la facilité de sa culture.

Le millet permet la fabrication des alcools. A la base de la préparation, les principes sont les suivants : le grain, bouilli longuement, mélangé à de la levure, est refroidi et égoutté ; il est alors mis à fermenter dans des pots en terre hermétiquement fermés par des bouchons de feuilles de mais ; la boisson est récupérée quelques jours plus tard, après apport d’eau froide et filtration. Chaque famille consomme tous les ans plusieurs muri de millet de cette manière.

La consommation des alcools est interdite durant les jours de deuil qui sont au nombre de treize. Sans doute faut-il voir ici une règle imposée par le Brahmane. Car l’alcool, sous forme de bière ou distillée, fait partie des offrandes rituelles sunuwar pourvu seulement qu’il n’ait pas été mélangé à d’autres céréales, qu’il ait été réalisé par le prêtre du clan, que ce dernier se trouvât alors à jeun. Le maïs est souvent employé, mais l’alcool de maïs pur, celui que les Bhote consomment, a la réputation de faire monter l’ivresse. L’addition de millet permet d’obtenir une boisson plus douce. La bière de millet grillé préparé par les Jirel fait l’unanimité des goûts ; sur les chemins qui mènent au marché de Jiri, il n’est pas de commerce plus prospère que celui-ci. Les Sunuwar pour leur part n’ont pas coutume de mettre à griller le millet de leur alcool.

Le millet est facile à cultiver. Il exige peu de fumure. Sans doute est-il recommandé d’apporter l’engrais frais juste avant les semis ; d’épandre en pépinière celui les excréments des chèvres, des poules et le fumier de ménage ; de brûler comme autrefois l’herbe et les broussailles avant de semer ; de conduire au champ des bestiaux dont l’urine a de bénéfiques effets sur la graine ensemencée. Mais dans bien des occasions, le millet n’est pas fumé. En outre, n’épuisant pas beaucoup les sols, il ne gène en rien le développement d’autres cultures, associées ou successives. Aussi remplace-t-il, un an sur deux, une autre céréale plus gourmande telle que l’orge ou le sarrasin ; repiqué ou semé, il est combiné de multiples façons à d’autres plantes.

Après l’épiaison, le millet semble résister à tout ; une fois mûr, il ne redoute plus en hiver, ni le froid, ni la grêle, ni la verse et sa récolte peut attendre sur pied d’octobre à janvier sans dommage. Piétiné, lors de la récolte du mais ou plus tard, il résiste et sa graine paraît boudée par les oiseaux. Après moisson, le millet se conserve des années ; c’est pourquoi il fait l’objet des transactions ; il sert aux rémunérations des artisans, des prêtres, des commerçants ; il entre dans les spéculations des usuriers lesquels en constituent de grosses réserves.

Ainsi, pour l’alcool, pour la facilité de sa culture et de conservation, le millet est une céréale intéressante à cultiver et c’est pourquoi, il est présent en abondance un peu partout. Il pousse jusqu’à 2200m., dans tous champs de culture sèche et très bas, même dans les champs irrigués, avant le riz . Ainsi le trouve-t-on jusque dans les villages des fonds de vallée tropicaux (Manthali, Khimti Besi GogunTar). Dans les champs d’aujourd’hui, la vieille céréale des essarts et des pentes garde donc toutes ses qualités.

*

A Rasnalu, les Sunuwar cultivent plusieurs variétés de millet. Habituellement, ils utilisent okhalḍhuñge (ou bhuluñge) une variété de millet tardif originaire de la région de Okhaldhunga à l’est et reconnaissable à l’épi fermé comme le poing de la main, le grain clair, la tige longue ; ils apprécient ce millet pour les rendements, la qualité de sa farine et de sa paille en tant que fourrage. Quelques agriculteurs l’alternent tous les 3 à 5 ans avec sunkesre, autre variété venue celle-ci des rives de la rivière Sun Kosi (à l’ouest). Son grain est rouge, l’épi presque ouvert quand il est à maturité. Il partage les qualité d’okhalḍhuñge.

Pour récolter avant Dasai, les Sunuwar recourent à d’autres millets. Les pāñdur, identifiables par l’épi qui reste ouvert et le grain de grosse taille, s’adaptent aux champs peu fumés et de médiocre qualité pourvus d’être bien arrosés et semés de manière espacée. Ils résistent bien au froid, à la grêle et à la verse. Ils sont utilisés en altitude. Mais leur production est faible et la farine de médiocre qualité. On distingue les pāñdur noirs des hautes terres (2000m.-2200m) et les blancs des altitudes inférieures (1900-2000m.). D’autres millets sont précoces. Ainsi les nañkātuā autre variété précoce récoltée avant Dasai avant d’ensemencer de l’orge. L’épi reste ouvert quand il est mûr, la paille est courte, et les rendements sont excellents. Mais ces millets des basses terres qu’on trouve à Betali par exemple, ne conviennent pas à Rasnalu en raison de l’altitude.

Il existe trois autres variétés, tardives et peu employées :

cyālse : d’aspect semblable à sunkesre, mal connue : à la cuisson, le millet se transforme inévitablement en pâte ; on le dit productif, résistant à la verse et au froid
laṛi baḍi : millet des terre médiocres peu ou pas fumées. Une condition de sa culture : l’espacement de l’implantation (semis ou repiquage) ; cette variété se distingue à l’épi bien ouvert quand il est mûr et la tige courte. Il pousse à basse altitude. Les rendements sont faibles, et les qualités alimentaires sont estimées médiocres.
seto kodo : millet « blanc » fournissant une farine avec laquelle on prépare les beignets des collations, notamment à l’occasion du culte à Narayan. Il pousse à moins de 1800m. Ses rendements sont infimes.

bagaicā

Le jardin potager est attenant à la maison. L’espace dispose d’une protection, soit côté cour, d’une murette en pierre soit, côté champ, d’une palissade en tiges de maïs et clôtures amovibles. Un mot népali le désigne (bagaicā) mais les paysans parlent souvent de ghuryān, le fumier de ménage auprès duquel il se situe et qui sert à sa fertilisation. Un outil correspond à ce jardin : le kuṭi, petite houe. Il sert essentiellement à semer en poquet les haricots-soja, les citrouilles, les pommes de terre, etc. L’entretien du potager relève des activités féminines.

Quelles sont les cultures de jardin ? Le pois kerāu (Risum sativum), les haricots verts boḍi (Vigna catjang Walp) ; plus souvent les concombres kàkro (Curcumis sativus) à semer en poquet et tuteurer ; l’igname tarul (Discorea alata); la patate douce, un rhizome que l’on consomme bouilli en guise de collation; le pèḍālu (Alocacia indicum) dont la racine et les feuilles (3) sont comestibles.

matān

La maison occupe le centre de l’exploitation paysanne Assez souvent, un second bâtiment lui fait face, de l’autre côté de la cour. Il s’agit d’une dépendance, le matān aux multiples fonctions. On distinguera les lieux, les étages. Le rez-de-chaussée forme un espace ouvert et facilement accessible. A l’occasion, il sert d’abri aux bêtes : buffles, lorsqu’en juillet et en août la place ailleurs vient à manquer ; chèvres rassemblées dans un enclos de bois ; le chien ; un jeune porc. L’enclos des chèvres est muni d’un plancher à claire-voie dessous lequel s’entassent les excréments. Récupérés au niveleur depuis un soupirail, ils seront un fertilisant pour les cultures. Le rez-de-chaussée sert aussi à l’entreposage des objets encombrants : le bois de feu, les outils agricoles, la paille ; pilon à riz et pressoir à huile sont installés à demeure. L’étage supérieur de la dépendance est occupé habituellement par la récolte entassée de grands cylindres de vannerie. Une fois débarrassé du grain et nettoyé, cependant, il se prête au séjour de l’invité, du voyageur, du vieux père qui se retire, du jeune ménage en attente d’installation définitive. A l’instar de la maison, il s’ouvre sur la cour par une véranda que ferme le balcon. Un petit escalier extérieur maçonné permet l’accès.

Août 2017

Jour 1, aller jusqu'au village

L’année passée, dans le même mois, j’étais revenu à Rasnalu. Mais mon séjour précédent remonte à 1998. Et le tout premier date des années 79 et 80.
Ce que je vois en premier, ce sont les changements.
Cette fois, je dispose d’un appareil photo de la nouvelle génération : numérique.
Il n’y a pas, comme avant, avec le procédé argentique, de limite en coût à la prise de photo.
Alors, j’en profite.


Arrêt imprévu sur le parcours. Le bus que j’emprunte est sur la route qui mène de Kathmandu à Jiri, précisément sur la portion qui va de Khadichaur le long de la rivière Sun Kosi jusqu’à Charikot.
D’importants travaux sont entrepris, pas seulement parce que, comme chaque année, à cette période, des bouts de montagne s’affaissent, glissent dans le ravin, avec l’eau de mousson qui ne cesse de tomber.

J’interroge.

Un projet hydro-électrique est en cours de réalisation en amont du fleuve Tamba. Les travaux sont gigantesques. Du coup, la route, qui date du début des années 80, apparaît bien trop étroite pour supporter le nouvel afflux de transports envisagés.
Il faut la réaménager.
C’est pourquoi l’on attend.
La route est totalement défoncée.

L’électricité ?

L’année passée, plus loin sur le parcours, elle retenait mon attention.
De grands pylônes se dressaient sur le flanc de la montagne.
Quinze ans auparavant, je découvrais, parvenu à Jiri, à la faveur de la nuit qui s’installe, la lumière qui se dégage par les vitres des maisons. Elle provenait de postes de télévision.

A mon premier séjour, il n’y a pas d’électricité dans ce secteur du Népal.
La route n’est pas une route, juste une voie non goudronnée, elle le sera en 1985. En temps de mousson, il faut marcher deux à trois jours pour la rejoindre.

Autrefois, c’est-à-dire jusque dans les années 50, les villageois devaient parfois se rendre à Kathmandu, ils le faisaient à pied.
En dehors de Kathmandu, il n’y avait ni route, ni électricité.

La maison de mes hôtes, premiers regards

Dans les champs, on mêle volontiers mil (nep : kodo) et igname. Le mil est semé, l’igname est planté. Ces travaux des champs remontent à jeth (avril-mai), c’est-à-dire quelques semaines avant le début de la mousson.
Champs ? Que le photographe s’éloigne un peu, élargissant le champ de vision, et l’ on perçoit tout autre chose : l’ombre d’une maison détruite dont la culture a envahi l’espace  !

Il y a un an, la maison est inoccupée déjà, encore debout. Depuis 2015, depuis précisément le 12 mai, date du dernier grand tremblement de terre.
2016, août, j’en garde la photographie.
Les murs sont fissurés, la maison est condamnée.
Chaque année, avant les fêtes de Dasai et Tihar, les villageois remettent le monde en ordre, après les ravages occasionnés par les pluies de mousson. Ils refont le crépi des façades et peignent à l’ocre et au blanc de la craie, réparent ici et là.
Mais cette fois, on ne s’est pas donné cette peine, les dégâts sont trop importants.

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Depuis, la nature a continué son oeuvre. Sans compter la part humaine : il a fallu des matériaux pour reconstruire ailleurs, des pierres, des ardoises, du bois.
Alors, on s’est servi.
Il reste une ruine, avec quelques plants d’ignames et du mil qui pousse à l’intérieur.
Autour de la ruine, la nouvelle maison, construite en toute hâte, selon des plans pré-établis, solide en cas de tremblement de terre et sans danger : du béton, de la ferraille et un toit léger de tôle !
A côté, la cuisine, autre bâtiment construit un peu plus tard, parce que la nouvelle maison convient mal à la préparation du repas. Alors, la cuisine, où l’on ne dort pas, parce que le risque est faible, on l’a construite selon la méthode traditionnelle, en pierre et terre, avec les matériaux récupérés de l’ancienne maison.
Il reste du passé, encore en place, le matān (la dépendance).

Couverte en tôle, la nouvelle habitation (à gauche sur la photo) de facto rendue à l’état de dortoir à deux chambres, puisqu’une cuisine (au centre) , à gauche, derrière la ruine, a été construite.

Chrétienté, nouvelle religion, petite communauté.

La journée est ponctuée par les repas, l’un le matin vers 10heures, l’autre le soir vers 19h.
Il y a bien le temps de se rendre  à Sotreni : à peine une demi-heure de marche, et de plus il n’y a ni à monter, ni à descendre.

Sotreni est un hameau. Mes hôtes, qui sont du hameau de Ramite, et de la lignée des Jijicha, entretiennent des liens étroits avec les familles de Sotreni, qui sont principalement de la lignée Jyeti.
Les inter-mariages entre gens des deux hameaux sont des plus nombreux.

Hari est chrétien. Il me guide auprès de ses parents par alliance de Sotreni qui sont chrétiens, comme lui.
Ils sont une poignée, quelques individus, parmi une large majorité hindoue.
A Sotreni, ils ont bâti une église.
Rien ne distingue le bâtiment de l’extérieur.
Il faut entrer.

 

 

Après-midi d'août à Sotreni

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Dans la journée, les villageois sont dans les champs.
Août est le temps du désherbage du millet. Travail de longue haleine, travail de tous les présents : ceux qui restent au village, ou qui ont cessé de partir, ou qui, pour le temps de vacances trop courtes, sont revenus pour l’occasion des travaux agricoles.
Dans la journée, vers 15 ou 16 heures, vient le moment d’une collation, à la maison, on échange, autour d’une bière, d’un thé.
L’occasion d’évoquer les uns les autres, ceux qui sont à l’étranger, de relater cet ailleurs que l’on connaît par le récit rapporté des migrants, à leur retour.
Au village, les jeunes enfants, les parents âgés, plutôt.
De ce point de vue, les activités d’août, que j’observais il y a près de 40 ans, n’ont pas changé.

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Reconstruction

Le hameau est en chantier. De nouvelles constructions remplacent les anciennes, détruites par le tremblement de terre.
Des menuisiers sont à l’oeuvre. Une partie de l’outillage est électrique et il peut l’être : l’électricité est disponible au village à présent.

 

Les planches sont coupées à la scie.
Autrefois, elles étaient réalisées uniquement à l’herminette, à partir d’un morceau d’autant plus épais que le panneau était large.
La technique du sciage permet de réaliser plusieurs panneaux à partir d’une bille de bois. Elle est beaucoup plus économe en matériau.

Avec les techniques modernes du travail du bois, qui permettent la réalisation de grandes ouvertures, les maisons n’ont plus l’allure des anciennes,
comme celle-ci.

Descendre

Jour 3.
Ou 3ème jour depuis départ pour le village. Je suis venu de Kathmandu avec Hari. Hari est le jeune homme que l’on voit sur la photo, au centre.
J’ai avec moi des photographies prises, certaines en 1979, d’ autres un peu plus tard.
J’ai celles de mes hôtes de l’époque. Et de nombre de personnes, clichés réalisés au cours de mes pérégrinations.
Les restituer, c’est entreprendre le retour sur ce chemin, celui emprunté dans le passé.

J’ai donc à faire en direction du côté bas.
C’est logique : la maison de mon hôte est à 2000m, la limite haute de l’habitat. Au-delà, ce ne sont que pâturages, cultures et bosquets. Des hommes vivent plus haut, mais c’est loin, pour ne pas dire ailleurs : d’autres hameaux, d’autres gens.

Patle, une agglomération.

Première étape : Patle, hameau comme un autre, mais bien placé, selon les considérations de l’économie de marché…
Je fais chou blanc.
Du passé, il ne reste rien, ou presque rien. Ni famille, ni maison. L’ancien temps est balayé.
Une amorce de bourg « moderne » a remplacé la campagne.
J’ai peine à m’y retrouver.
Mais Kabita, à droite sur la photo, a gardé le souvenir, et avec lui, la relation auprès de l’une des enfants du lieu.
Je lui confie quelques photos. Elle les lui fera parvenir.

Nous descendons.
Il y a deux voies. La première, l’ancienne, plonge directement. Elle court sur le tournant de la montagne, à l’écart de l’eau qui ruisselle un peu partout.
L’autre, toute récente, est l’oeuvre de la pelle mécanique. Elle est large,  serpente en faible pente : voie longue, moins inconfortable à parcourir à pied que l’autre. Elle permet la desserte par le tracteur et son attelage.
Nous l’empruntons.
Thorun, l’homme au parapluie, est avec nous. Il a lui aussi à faire en bas versant.

Courte halte. Premières habitations, présence des champs de mil. Nous avons rejoint tallo gaon, le village d’en bas.
En cette saison des pluies, pour rencontrer les uns et les autres, il faut chercher, interroger, attendre le retour à la question. qui passe d’oreille à oreille, d’une bouche à l’autre
Nombre d’hommes et de plus en plus de femmes sont absents. Ils travaillent à l’étranger : au Moyen Orient, en Inde, à Singapour.
Il reste au village les enfants. Avec leurs grands parents à qui ils sont confiés.
L’école, et la nouvelle année scolaire reprend à la mi-août.

L e bas versant

Nous reprenons le chemin.
Je crois bien qu’Hari qui m’observe prendre la photo m’attend.
Ci-dessous, à gauche, une maison qui semble ne pas avoir souffert du tremblement de terre. La parabole semble indiquer que l’on l’occupe en toute quiétude.  Je ne vois point, à sa proximité, un abri de fortune, un abri, un habitat de secours au désastre ou sa menace.
Plus loin, sur le parcours, un hôtel restaurant commerce est en construction.
A coup sûr, un peu plus tard en saison, et plus tard encore, dans les saisons sèches des années à venir, la circulation des hommes sera conséquente et l’occasion de toucher le fruit de la somme investie.
A ce propriétaire, je remets quelques clichés en noir et blanc : j’ai bien connu le père. Il était, préfigurant le fils, un peu dans les affaires de commerce, plaçait les espèces. Il mettait dans la pierre !

Nous avons bien descendu.
A quoi le voit-on ?
Par exemple, à la proximité du versant d’en face.
En face, c’est Phulping, Jhisepu, Katare. Autrefois, ces hameaux, comme tous ceux du versant, relevaient de la même circonscription villageoise. Leurs habitants sont de la même ethnie, les Sunuwar, du même lignage, les Jijicha, les descendants d’un même ancêtre commun dont on dit qu’il fit souche à Rasnalu, à la suite d’une course au gros gibier.
C’était il y a de nombreux siècles.
Les Sunuwar, dit la tradition, étaient des chasseurs.

En face, une conduite forcée, supendue au-dessus les champs de riz, amène l’eau prelevée dans un fort torrent jusqu’à la turbine juste avant qu’elle ne rejoigne la rivière Khimti.
En face, c’est-dire, maintenant, depuis une circonscription différente, autre regroupement, autre district.
L’électricité au village vient de là.

 
 

Thorun connaît cet homme.
L’homme a une histoire. Il a vécu longtemps en Inde, en Assam. Avec le temps, il a ressenti le besoin de rentrer, se rapprocher de sa famille.
Il a appris bien des techniques agricoles nouvelles.
Chez lui, il compte innover, se lancer dans les projets. Déjà, un champ de plantes aromatiques, qui se vendent bien sur le marché.

 

Et cette année, il a fait creuser une pièce d’eau. Il va se lancer dans la pisciculture !
Il est chrétien. Tous deux, Hari et lui, se découvrent.
Ils s’adonnent un court instant à la prière.

Cet homme n’est pas sunuwar, comme Thorun. il est Chetri, comme tous les habitants de Tallo gaon, le bas versant.
Les Chetri sont venus s’installer en terre sunuwar il y a une dizaine de générations.
A Tallo gaon, la lignée principale a fait souche à la fin du XVIIIème siècle.
Cet homme est issu d’une famille de Chetri à qui les parents et grands parents de Thorun ont vendu des terres.
Les Sunuwar, héritiers du territoire de chasse de leurs ancêtres, ont la terre qui manque aux Chetri.
Des liens de confiance et d’amitié au-delà des clivages ethniques naissent de ces transactions entre familles.

La religion nouvelle, en s’installant, aussi rapproche.

Il se fait tard.
Il me faudra revenir.
Nous rentrons, cette fois en ligne quasiment droite, c’est à dire du bas en haut en pente raide sur 300 mètres de dénivelés, sans s’arrêter presque.

Hameaux isolés en direction du haut

Hari, avec qui j’avais voyagé depuis Kathmandu, s’en est retourné.
il est parti tôt le matin.
Il a choisi de prendre par Jiri, le chemin de l’aller. Une alternative était possible : emprunter la route par le sud. D’abord descendre à Manthali, en aval le long de la Tamba Kosi d’où l’on part pour rejoindre la capitale, par la route dite japonaise. On dit cela parce qu’elle a été financée par le Japon, du moins sur fonds japonais.
La difficulté de l’alternative, c’est l’état de la voie jusqu’à Manthali. Un glissement de terrain est très possible entre Betali et Namadi. Concrètement, cela signifie descendre de véhicule, marcher pour contourner l’obstacle avec bagages, emprunter un autre véhicule qui attend de l’autre côté. Frais supplémentaires, délais incertains.
Hari a opté pour le chemin de l’aller, donc ? Mauvaise pioche : il m’apprendra les faits un peu plus tard, qui lui valurent de parvenir à destination fort tard dans la nuit, et le voyage plein de « galères », n’aura que trop duré.

Halte chez Bimala

J’ai bien d’autres photos à remettre.
Si l’on monte, on rejoint le monde des Bhote.
Les bhote : tibétains.
Manière de parler. Il ne s’agit pas de tibétains, nous ne sommes pas au Tibet.
Le Tibet est au nord, à près d’une centaine de kilomètres, au-delà de l’Himal.
Les anciens s’y rendaient, en fin de période de mousson, après les grosses pluies mais avant le froid qui s’installe.
Il y avait nécessité pour se procurer le sel. C’était avant que ne se mettent en place d’autres circuits commerciaux, avec l’Inde.
Le parcours était dangereux.
Ces Bhote d’ici sont nés de ce côté de l’Himalaya. Mais ils peuplent les terres hautes, à plus de 2000m. Ils sont bouddhistes. Leur mode de vie rappelle celui des tibétains.

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La dame sur la photo, c’est Bimala, Elle n’est pas de Rasnalu ni par mariage, ni de naissance.  Veuve, venue d’un village à l’ouest, n’ayant rien à perdre à le quitter, elle est venue s’installer avec son fils,  près de sa soeur ainée, qui vit à Rasnalu depuis qu’elle est mariée.  Le fils est de retour pour le temps des vacances.

Pause photo familiale : Bimala, son fils, la belle fille, le petit fils. Dans quelques jours, le fils s’en repartira pour deux années, peut-être plus, dans un de ces pays d’Arabie où la main d’oeuvre népalaise est si nombreuse. Il laissera son garçon et son épouse aux bons soins de la mère.
A mon prochain séjour, l’année prochaine, je leur apporterai ces photographies.

Birkha

Nous reprenons la route. Je dis nous, c’est-à-dire moi en compagnie de Top Bahadur  : Top Bahadur Sunuwar.
A chacun de mes séjours, c’est à dire pas franchement tous les ans, plutôt tous les 15,  il m’héberge, m’accompagne, m’explique.
Il sait tout des choses du village ! 
Il est le père d’Hari.
Sur la photo plus haut, il porte canne et parapluie, une large ceinture jaune, l’habit traditionnel, la paire de bottes : moins traditionnelle celles-ci mais bien pratiques, par ce temps de pluie et de sangsues.
Nous passons devant la maison familiale, belle en apparence, inhabitable car fissurée. La refaire entièrement prendra temps et moyens financiers : d’autres migrations de travail en perspective. En attendant, Bimala, belle soeur et petit-fils vivent dans leurs abris de fortune.

Milieu de journée. Au dessus des 2000, le brouillard règne pendant les mois de mousson.
C’est là que vivent les enfants de Birkha.

Nous sommes chez l’un des fils, précisément le quatrième, Kāelā.
Avant lui, il y a Jeṭhā (l’aîné), Māelā (le second), Kāelā (le troisième).
Après lui, il y a Thulo Kanchā (le grand dernier), puis Sāno Kanchā (le petit dernier). Les népalais se désignent souvent par rang de l’âge, plutôt que par le prénom, mais il arrive aux familles d’épuiser la liste des mots d’un lexique en langue népalie pourtant tout à fait conséquent. 

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L’ordre est distinct selon le sexe.
Pour celui des filles, on dit Jeṭhi, Māeli, Sāeli, Kanchi. De la même façon, la petite est grande, petite, très petite, avec l’espoir des familles que naisse le garçon, le premier.
Avoir un garçon est important. C’est lui qui succédera au père, en prendra le relais, poursuivra l’exploitation des terres, du troupeau, des activités menées au village. Il accomplira les rites après le décès du père, il transmettra la mémoire.  Ce que ne font pas les filles puisque, une fois mariées, elles s’installeront dans le village du mari, pour que survivent d’autres familles.
Parfois, l’espoir n’est pas réalisé.
Alors, le gendre prendra la suite et c’est une autre lignée qui prendra souche.
Birkha n’est plus.
Son fils Kāela, le quatrième, a succédé.

Retour dans le courant de l’après-midi. Descente sur 200 mètres.
Nous passons sous le plafond nuageux, laissant nos hôtes dans l’épais brouillard persistant des terres hautes.
La culture du mil (terrasses au-dessus) signale la proximité des habitations.
A cette altitude, il n’est pas très avancé.

Top Bahadur m’attend…

Suite par ici

Un tour à Bodnath

École à Namadi